Entretien avec son épouse et son fils Adrien Garrault
Designer autodidacte, pionnier du design démocratique, explorateur du numérique avant l’heure, Jean-Pierre Garrault a marqué plusieurs générations par une œuvre à la fois accessible, expérimentale et profondément libre.
Aujourd’hui, son héritage se poursuit à travers celles et ceux qui l’ont accompagné de près : sa femme, témoin intime de sa création, et son fils Adrien, qui fait vivre et évoluer cette œuvre dans le présent. Rencontre.

Maryvonne, vous avez partagé la vie de Jean-Pierre Garrault pendant de nombreuses années. Comment décririez-vous l’homme derrière le designer ?
Jean-Pierre était un homme que l’on remarquait. Par son charisme, bien sûr, mais aussi par son goût très sûr : ses vêtements, ses chaussures, sa manière d’habiter chaque détail. On le remarquait aussi pour sa vaste culture, la lecture, le cinéma, et pour sa curiosité insatiable.
Les voyages, l’archéologie, le Maroc… tout l’intriguait, tout l’enthousiasmait. Il avait cette capacité rare à se passionner pour ce qu’il découvrait, et à transformer les choses du quotidien en sources d’émerveillement.
Jean-Pierre Garrault a toujours navigué entre design, industrie et art. Aviez-vous le sentiment qu’il voyait des liens là où d’autres voyaient des frontières ?
Quand nous nous sommes mariés en 1966, nous étions tous deux peintres, artistes. Nous partagions les mêmes goûts : les voyages, les musées, la découverte. En 1968, nous avons choisi de vivre à Sarcelles, un lieu jeune, multiculturel, où les différences ethniques éveillaient la curiosité et invitaient naturellement au dialogue et au partage. C’est là que nous avons rencontré Henri et Michèle Delord, passionnés comme nous de voyages et de modernité. Ils avaient créé une librairie-papeterie, véritable lieu de culture et de rencontres pour les jeunes Sarcellois.
Les années 1970 ont été fondatrices dans son parcours. Comment viviez-vous cette période extrêmement créative, notamment l’aventure Garrault Delord Design?
Notre intérieur était alors vide et blanc. Nous avons sollicité un fabricant de sièges voisin, La Literie du Val-d’Oise, à qui nous avons proposé des dessins pour rajeunir leur collection.
Grâce à ce travail, l’entreprise est devenue LVO : nouveau look, nouveau logo, nouvelle clientèle. Ensemble, nous avons imaginé le “Quart de Rond”, que Jacqueline Chaumont, directrice artistique du magazine ELLE, a édité et diffusé via le “Bon Magique”.
PRISUNIC, dont le bureau de style révolutionnait l’image de l’habitat jeune et populaire, a immédiatement plébiscité ce module de siège design pour son catalogue. Nous travaillions alors avec des textiles URGE, des moquettes à grands motifs géométriques. C’était une époque joyeuse, vibrante, pleine d’audace. Prisunic a été précurseur en signant des collections avec de jeunes designers, créatifs, innovants et en phase avec leur époque.Nous y côtoyions Marc Held, Gae Aulenti, Conran, Danielle Quarante, Claude Courtecuisse…


« Nous n’avions pas imaginé, à l’époque, que ces pièces deviendraient iconiques, traverseraient les décennies. »
Certaines pièces sont aujourd’hui considérées comme iconiques : étagères démontables, luminaires sol/plafond, modules “Quart de rond”. Avait-il conscience, à l’époque, de créer des objets appelés à traverser le temps ?
Nous n’avions pas imaginé, à l’époque, que ces pièces deviendraient iconiques, traverseraient les décennies et reviendraient un jour au premier plan. Elles demeurent aujourd’hui encore de véritables sources d’inspiration. Sa logique du « design pour tous » était d’abord un design pour nous : jeunes, avec de jeunes enfants, en quête d’objets accessibles, simples, efficaces et élégants. Le succès actuel, les références constantes tout comme les copies et les dupes confirment qu’il avait vu juste. Ses pièces sont désormais reconnues comme iconiques et intemporelles.
Jean-Pierre a très tôt intégré l’ordinateur dans son processus créatif, dès les années 1970. Comment percevait-il cette relation entre technologie et geste artistique ?
Comme le photocopieur avant lui, l’ordinateur a immédiatement fasciné Jean-Pierre. Il aimait le miracle de la découverte, la poésie de l’accident, la surprise de l’erreur.
Il utilisait la souris comme un pinceau et disait volontiers qu’il ne manquait que l’odeur de la térébenthine. Pour lui, ce n’était jamais l’outil qui comptait, mais ce que l’on en faisait.
Son approche relevait d’un mouvement artistique au sens plein du terme : recherche de l’harmonie, quête de la juste composition. Les papiers comme les écrans devenaient des territoires magnifiques. Les noirs y étaient aussi profonds que les noirs lithographiques. La lumière et la couleur, omniprésentes, circulaient librement entre le réel et le digital.
Les premiers ordinateurs exhibaient fièrement leurs pixels, comme une structure originale, presque identitaire. C’est ainsi que Gérard Klein baptisa « pixellistes » ceux qui, en 1987, se réunissaient au SAD. De ce noyau naîtra l’association ART VIRTUEL, dont Jean-Pierre sera l’un des membres fondateurs. Le groupe exposera notamment à la Galerie Pro Arte à Morges, en Suisse, ainsi qu’au musée de Copenhague, la Ny Carlsberg Glyptotek.
Très vite, Jean-Pierre développera en indépendant ses thèmes de prédilection, travaillant sur ses propres machines, poursuivant librement ses explorations visuelles.

et Henri Delord / Lampes Monoprix-Prisunic @monoprix

« L’œuvre de Jean-Pierre Garrault, dont la partie Design connaît aujourd’hui un retour spectaculaire grâce aux jeunes générations, est profondément multiforme. »
Aujourd’hui, avec le recul, qu’aimeriez-vous que l’on comprenne ou retienne avant tout de son œuvre ?
Avec le recul, ce que j’aimerais que l’on retienne avant tout de son œuvre, c’est sa capacité rare à anticiper son époque et à voir juste. Jean-Pierre savait lire les tendances, comprendre le goût du moment et pressentir celles des années à venir. C’était un visionnaire. Là où les industriels tentaient de comprendre ce que les gens appréciaient aujourd’hui, lui savait déjà ce qu’ils aimeraient demain. Un influenceur avant l’heure.
L’œuvre de Jean-Pierre Garrault, dont la partie Design connaît aujourd’hui un retour spectaculaire grâce aux jeunes générations, est profondément multiforme.
Sa collaboration de réédition avec Monoprix a été pour lui une véritable cure de jouvence. Il a adoré travailler avec cette jeune équipe, qui le lui rendait bien. Ensemble, nous avons redécouvert le pouvoir magique de la couleur.
Jean-Pierre n’a jamais cessé de se réinventer, de s’enthousiasmer pour les défis qui se présentaient à lui et d’explorer de nouveaux territoires créatifs. Cette curiosité, cette énergie et cette liberté intérieure sont peut-être ce qu’il laisse de plus précieux.
QUESTIONS À ADRIEN GARRAULT
Adrien, vous perpétuez aujourd’hui l’héritage de votre père. Comment s’est faite cette transmission ? Etait-ce une évidence ou un cheminement ?
La transmission s’est faite de manière progressive et naturelle.
Riche d’une longue expérience dans la gestion de contrats d’artistes et de droits à l’image et d’auteur, c’est naturellement que mon père s’est tourné vers moi à partir de 2020, lors des premiers contrats de réédition avec Monoprix, pour me demander conseil. Puis, en 2023, j’ai été directement impliqué avec Tacchini afin de faciliter les échanges, la coordination et la représentation de l’œuvre Garrault-Delord, la lampe “Sol-Plafond”, rebaptisée Dana pour l’occasion.
En avril 2024, la maladie a empêché mon père de se rendre à la Milan Design Week ; il m’a alors demandé de le représenter auprès d’Henri Delord pour le lancement du luminaire Dana.
Enfin, en 2025, c’est aux côtés de ma mère que nous avons présenté la dernière collection Monoprix, d’abord à la presse, puis au public.
Un cheminement fait de confiance, de responsabilité et de respect.
Retrouvez la suite de l’article dans Liberty’s Magazine numéro 7.

